Sublimement indécent

Il est vrai que nous aurions dû consacrer le début de notre chronique à l’actualité du moment, à savoir la finale de cette 23e Coupe du monde 2026, dont les lampions se sont éteints après le sacre de l’Espagne, le deuxième de son histoire après celui de 2010. Il est vrai que cette belle finale face à l’Argentine de Lionel Messi, tenante du titre, nous aura fait passer par tout l’arc-en-ciel des sentiments et que, par conséquent, nous aurions dû lui accorder une place de choix dès l’entame de cette chronique. Sauf qu’il est des moments où certains faits, que nous jugeons politiquement incorrects et sportivement maladroits, nous font sortir de nos gonds et nous obligent à les dénoncer avec la plus grande fermeté, tant l’injustice est criante. Tellement elle saute aux yeux qu’il est impossible de la laisser passer par pertes et profits. Et cette histoire de mariage, ou du moins le deal scellé entre « Sublime Côte d’Ivoire », en acronyme « SCI » structure relevant du Ministère du Tourisme et des Loisirs, et le club français de l’Olympique de Marseille, en fait partie.

C’est ainsi que, depuis le mercredi 15 juillet, le club phocéen était en villégiature sur les bords de la lagune Ébrié, pour un séjour de 72 heures. Balade lagunaire à bord de somptueux yachts, dîner de gala dans un luxueux hôtel cinq étoiles de Cocody, visite de quelques sites touristiques, bref ! Le Ministère du Tourisme a mis les petits plats dans les grands pour agrémenter le séjour de son hôte de marque. Autrement dit, le fameux F.V.V.A. (Femmes, Voitures, Villas, Argent), pour reprendre le titre du film du Nigérien Moustapha Alassane, sorti en 1972. Mais à quel prix ? Bien entendu, aux frais de la princesse. Tenez, le chiffre donne le tournis. Et le vertige. En effet, c’est près de 4 milliards de francs CFA que « SCO » verse chaque année à l’OM, pendant trois ans, uniquement pour afficher sa marque sur les équipements dudit club et profiter de la visibilité internationale que lui offre le champion d’Europe 1993.

Le même partenariat a également été scellé, en septembre 2025, avec un club de rugby, en l’occurrence le Stade Français, l’un des clubs les plus prestigieux de l’Hexagone, pour un montant certes moindre, mais qui devrait avoisiner les 2 milliards de francs CFA. Mais qu’on se comprenne bien. Ce n’est pas tant le partenariat avec l’OM ou avec le Stade Français qui nous fâche au point de nous donner de l’urticaire. Ce ne sont pas non plus les chiffres faramineux investis dans ces deux partenariats qui nous gênent à ce point. Car « Sublime Côte d’Ivoire » est libre d’utiliser son argent comme bon lui semble. Le dépenser dans tous les cabarets marseillais ne devrait pas nous pousser à prendre la mouche. Sauf qu’il s’agit de l’argent du contribuable, et cela ne peut nous laisser de marbre, notamment au regard de la manière dont il est dépensé ou distribué, c’est selon, dans des partenariats avec des structures étrangères au détriment des entités nationales.

Et c’est ce qui fait mal. Et c’est cela qui choque. Pendant que le sport ivoirien, dans sa globalité, peine à joindre les deux bouts, alors que toutes les disciplines sportives ivoiriennes vivent d’amour et d’eau fraîche, au vu et au su des pouvoirs publics, il est politiquement incorrect que le même État sacrifie ainsi ses nationaux au profit de l’extérieur. Comme si, que le sport ivoirien soit compétitif ou non, qu’il croule sous le poids de la misère, l’État s’en moquait. Encore moins « SCI», qui semble ignorer que, dans ce pays, on pratique aussi le football et que les clubs ivoiriens ont besoin de ce même type de partenariat. Et que la FIF aurait bien souhaité que cette structure achète également des panneaux publicitaires au Félicia lors de la finale de la Coupe nationale 2026. De même, il est regrettable que « SCI» semble ignorer qu’ici aussi, on pratique le rugby, même s’il se meurt aujourd’hui, et qu’il existe des clubs qui aimeraient bénéficier du même soutien que le Stade Français. Que coûterait-il, en effet, à notre fameux « SCI », dont la mission est certes de promouvoir la destination touristique ivoirienne et qui, pour ce projet, dispose justement d’un budget de 3,2 milliards de francs CFA, d’accompagner également le sport ivoirien, ne serait-ce qu’à hauteur de quelques centaines de millions ?

Pour notre part, nous trouvons scandaleux, et même absurde, que le sport ivoirien, à travers ses disciplines et ses clubs, soit ainsi traité par-dessus la jambe. C’est-à-dire qu’il ne bénéficie d’aucun traitement de faveur de la part des pouvoirs publics ivoiriens, alors même que la mission d’utilité publique que ces clubs assument au sein de la société oblige l’État à leur verser des subventions, fussent-elles modestes. Le sport ivoirien ne peut plus continuer à être la cinquième roue du carrosse. On ne peut pas continuer à lui demander des résultats, à exiger qu’il soit compétitif dans les compétitions internationales et à lui réclamer des trophées sans lui donner les moyens financiers nécessaires à sa compétitivité.

Il est également temps que le ministère des Sports sorte de sa torpeur et de sa passivité pour proposer à l’État un véritable plan Marshall afin de sauver toutes nos disciplines, qui, depuis deux décennies, meurent à petit feu. Cela dit, la Coupe du monde est finie. Elle a couronné l’Espagne, championne du monde après 2010. Alors, que dire de plus, sinon lui dérouler le tapis rouge pour sa victoire aux dépens de l’Argentine de la « Pulga », tenante du titre, obtenue grâce à un savoir-faire indiscutable, un collectif bien huilé et une arme fatale : le tiki-taka.

Kambiré Elie

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