Salif Bictogo ( Pdt LPF) :  « Il ne faut pas rester dans l’émotion après l’élimination de nos clubs»

Après l’élimination des quatre représentants ivoiriens des compétitions interclubs africaines, Salif Bictogo, président de la Ligue professionnelle de football, livre son analyse. Il appelle à tirer les leçons de cette désillusion pour mieux préparer les prochaines campagnes africaines.

Président, nous sortons d’une très grosse désillusion avec l’élimination des quatre clubs engagés dans les compétitions interclubs. Quel regard portez-vous sur cette situation?

C’est vrai que, au regard des résultats, nous ne pouvons pas être satisfaits. Après le premier tour, que nos quatre clubs avaient franchi avec succès, nous espérions qu’au moins deux d’entre eux passeraient le dernier tour préliminaire. Il faut cependant comprendre que ces tours préliminaires ne sont plus de simples formalités. À ce stade, on retrouve de grandes équipes qui se connaissent et qui ont de l’expérience. Et, le meilleur ne gagne pas toujours. La compétence compte, mais la chance joue également un rôle important.

Vous estimez donc que nos clubs avaient les moyens de se qualifier, mais qu’ils ont manqué de chance ?

Absolument. Prenons le cas de l’ASEC, qui affrontait le champion du Maroc. Notre représentant était lui-même champion de Côte d’Ivoire et avait réalisé une bonne performance la saison précédente. C’était donc une confrontation entre deux équipes de qualité. Je n’ai pas suivi le match de l’ASEC, mais selon les rapports, elle n’a pas connu de réussite. Alors que tout semblait conduire à une séance de tirs au but, l’ASEC a encaissé un but dans les dernières minutes. C’est cruel, mais c’est aussi cela, le football.

Au-delà de la malchance, peut-on parler d’un manque d’expérience dans la gestion des moments décisifs ?

Oui, certains détails relèvent de l’expérience. Lorsqu’une équipe arrive dans les dernières minutes d’un match décisif, elle doit savoir gérer le temps, les émotions et les situations de jeu. C’est ce qui fait parfois la différence entre une équipe qui se qualifie et une autre qui est éliminée.

Pensez-vous réellement que les clubs ivoiriens le niveau pour ces compétitions africaines?

Je ne partage pas cette analyse. Comme je l’ai dit, le football est une combinaison de compétence, d’expérience et de réussite. Au regard des différentes confrontations, je n’ai pas le sentiment que nos clubs aient systématiquement été dominés par leurs adversaires. Certes, nous aurions souhaité obtenir de meilleurs résultats. Mais il ne faut pas tirer de conclusions définitives à partir d’une seule campagne africaine. Des équipes réputées et habituées aux compétitions continentales sont également éliminées. Cela ne signifie pas nécessairement que leur championnat a perdu toute sa valeur.

Le démarrage tardif de la Ligue 1 n’a-t-il pas handicapé aussi les clubs ivoiriens ?

Cela a certainement pu constituer un facteur défavorable. En tant que président de la Ligue professionnelle, j’aurais souhaité que le championnat commence dès le mois d’août, afin que les clubs disputent davantage de matchs avant d’aborder les compétitions africaines. Les saisons au cours desquelles nos équipes ont obtenu de bons résultats, le championnat avait commencé plus tôt. Cette préparation est importante pour retrouver le rythme de la compétition et permettre aux joueurs de développer des automatismes.

Pourquoi le championnat n’a-t-il donc pas démarré à temps ?

Vous connaissez le contexte. Il y avait une élection de la FIF et certaines personnes demandaient son report. Ce report pouvait se justifier au regard des circonstances, mais il a également pu avoir des conséquences sur la préparation de nos clubs. Je tiens toutefois à préciser que ce retard n’explique pas, à lui seul, toutes nos éliminations. Nous devons analyser les différentes causes et surtout éviter de répéter les mêmes erreurs.

Comment comptez-vous tirer les enseignements de cette campagne pour la saison prochaine ?

Il ne faut pas rester dans l’émotion. Le sport comporte des victoires et des défaites. Nous devons repartir sur de meilleures bases, mieux préparer nos clubs et leur donner les moyens d’aller le plus loin possible. Les entraîneurs doivent analyser leurs performances, identifier les insuffisances et procéder aux ajustements nécessaires.

Certains observateurs estiment que les moyens mis à la disposition des clubs ivoiriens sont insuffisants pour rivaliser avec les grandes équipes africaines. Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord remercier l’État et la Fédération ivoirienne de football pour leur accompagnement. Dans certains pays, les clubs doivent financer eux-mêmes leurs déplacements et leur hébergement. En Côte d’Ivoire, l’État contribue à la prise en charge de certaines dépenses, notamment les déplacements et l’hébergement, tandis que la Fédération apporte également un soutien financier à chaque tour.

Est-ce suffisant ?

L’argent n’est jamais suffisant dans le football de haut niveau. Mais chacun joue son rôle pour permettre à nos représentants d’avancer. Il faut poursuivre les efforts, mais les clubs doivent aussi prendre leurs responsabilités. Ils doivent se donner les moyens de leurs ambitions, renforcer leurs effectifs et améliorer leur organisation. On ne peut pas tout attendre de la Fédération. Vous ne me direz pas que la Fédération française finance le PSG pour lui permettre de se qualifier en Ligue des champions. Chaque club doit construire son propre projet sportif et financier.

Depuis votre arrivée votre équipe à la tête de la Fédération, certains ont l’impression que l’équipe nationale bénéficie de davantage d’attention que le football local. Partagez-vous ce constat ?

Pas du tout. Il faut comprendre qu’une équipe nationale appartient à l’ensemble des Ivoiriens. Elle représente le pays et rassemble les populations autour d’un même objectif. Il est donc normal qu’elle suscite un engouement particulier. Dans un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, il est tout à fait compréhensible de voir 40 000 ou 60 000 spectateurs se déplacer pour soutenir les Éléphants. L’équipe nationale reflète l’identité et la fierté de tout un peuple. Un club, en revanche, a une réalité différente. Il s’agit généralement d’une association privée, portée par un dirigeant ou un groupe de personnes. Pour mobiliser les supporters, il doit créer un véritable lien avec son environnement.

Comment les clubs peuvent-ils alors attirer davantage de supporters dans les stades ?

Ils doivent s’intégrer dans leur environnement. Prenons le cas du FC San Pedro. Pour attirer les habitants de San Pedro, il faut que le club entretienne des relations avec la population locale, les acteurs économiques, les associations et les différentes composantes de la ville. Un club ne peut pas rester isolé et espérer que les supporters viendront spontanément. Il faut aller vers eux, participer à la vie de la communauté et faire en sorte qu’ils s’identifient à l’équipe. C’est aussi une question de proximité et de culture sportive. Si un club ne s’implique pas dans la vie de sa ville ou de son quartier, il lui sera difficile de mobiliser durablement le public.

Le coût de la vie et les difficultés de transport ne contribuent-ils pas également à la baisse de fréquentation des stades ?

Bien sûr. Il y a plusieurs paramètres. Aujourd’hui, un supporter qui habite Yopougon et souhaite se rendre au stade Félix-Houphouët-Boigny doit tenir compte du coût du transport, du temps de déplacement et de ses autres dépenses. Il peut parfois préférer rester chez lui pour regarder un match à la télévision, d’autant que les retransmissions sont devenues plus accessibles. Nous devons donc tenir compte de ces réalités. C’est notamment pour cette raison que le président de la Fédération a souhaité l’organisation d’États généraux du football en 2027. Nous n’avons pas la science infuse. Il faut réunir les différents acteurs pour réfléchir ensemble aux solutions permettant de redynamiser notre football.

Le championnat national a repris, mais les diffuseurs restent peu visibles. Comment expliquez-vous cette situation ?

Il faut revenir au contexte institutionnel. Les contrats de diffusion avaient été conclus pour une durée de quatre ans. À la fin du mandat, il fallait organiser les élections. Tant que le nouveau président n’était pas connu, certaines décisions ne pouvaient pas être prises ou renouvelées. L’élection ayant été décalée à la suite de la Coupe du monde, alors qu’elle aurait normalement dû se tenir avant la fin du mois de juin, les discussions contractuelles ont pris du retard. Nous sommes donc en train de rattraper le temps perdu afin que les choses reprennent dans de bonnes conditions.

Peut-on craindre que le départ de Canal pénalise financièrement le championnat et ses clubs ?

Il faut relativiser. L’absence de diffusion peut effectivement entraîner un manque à gagner, mais il ne faut pas oublier les autres partenaires et sponsors du football ivoirien. Les ressources issues des partenariats commerciaux contribuent également au financement de nos activités. Nous devons donc continuer à travailler pour compenser les éventuels manques à gagner et renouveler les engagements de nos partenaires.

Donc vous n’avez rien à craindre ?

Il n’y a pas lieu de s’alarmer outre mesure, mais il est indispensable de consolider nos ressources et de trouver des solutions durables. Aujourd’hui, le football se développe à tous les niveaux et le nombre de clubs affiliés dans les districts approche les 600, selon les chiffres évoqués. Cette croissance est encourageante, mais elle exige des infrastructures, des moyens humains et une organisation adaptés.

Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités et aux acteurs du football ivoirien ?

Je souhaite attirer l’attention du ministère et de l’ensemble des acteurs sur un problème qui mérite une réflexion sérieuse : les détections organisées sans encadrement suffisant. Nous déplorons souvent le niveau de notre championnat, mais, dans le même temps, des personnes venues de différents horizons organisent des détections et recrutent de jeunes joueurs sans que la Fédération soit nécessairement informée.

Pourquoi ces détections constituent-elles, selon vous, un problème pour le football local ?

Parce que les recruteurs recherchent naturellement les meilleurs joueurs. Lorsqu’ils partent très tôt, sans que les conditions de leur recrutement soient suffisamment encadrées, les clubs locaux peuvent perdre des éléments importants pour leur développement sportif. Il s’agit d’un phénomène d’exode des talents qui peut fragiliser nos championnats.

Quelle solution préconisez-vous alors ?

Il faut mieux encadrer ces opérations, vérifier les autorisations nécessaires et protéger les intérêts des jeunes joueurs comme ceux des clubs et des centres de formation. La Fédération doit pouvoir savoir qui organise ces détections, dans quelles conditions et avec quelles garanties. Il ne s’agit pas d’empêcher les jeunes de saisir des opportunités à l’étranger, mais de faire en sorte que ces départs s’effectuent dans un cadre transparent et réglementé.

Le statut de certaines académies qui deviennent des clubs professionnels. Quel est votre regard sur cette situation ?

Certaines structures comme Benfica Campus ont été créées dans le cadre de programmes de formation et ont pu bénéficier d’avantages liés à leur statut initial, notamment en matière d’infrastructures ou de prise en charge. Lorsqu’elles deviennent des clubs professionnels, la question de la continuité de ces avantages doit être examinée.

C’est-à-dire ?

Il faut clarifier les règles. Une structure qui change de statut ne peut pas nécessairement continuer à bénéficier indéfiniment des mêmes avantages publics sans que les conditions soient réévaluées. Si une association privée devenue club professionnel continue à bénéficier de l’ensemble des avantages accordés à une structure de formation, il faut se demander si les mêmes dispositions peuvent être proposées aux autres clubs, dans des conditions équitables. Ce sont des questions que nous devons porter à la connaissance du ministère et des autorités compétentes afin que des solutions cohérentes soient trouvées.

Faut-il également renforcer les relations entre les centres de formation et les clubs professionnels ?

Tout à fait. Il faut établir des règles claires entre les centres de formation et les clubs afin que chacun puisse bénéficier du travail réalisé en amont. Les centres de formation investissent du temps et des ressources pour former les jeunes. Les clubs professionnels doivent également pouvoir construire leurs effectifs et bénéficier d’un cadre de collaboration équitable. Il faut donc réfléchir à des mécanismes qui protègent les intérêts de toutes les parties, sans empêcher les jeunes talents d’évoluer.

Quel est votre dernier mot après cette campagne africaine décevante et au regard des défis auxquels notre football est confronté ?

Nous devons tirer les leçons de cette situation sans céder au découragement. Nos clubs ont connu des difficultés, mais cela ne signifie pas que tout notre football est mauvais. Nous devons améliorer la préparation des équipes, renforcer leur efficacité, mieux encadrer les jeunes talents, développer nos infrastructures et consolider les ressources du championnat. Le football ivoirien possède des atouts. À nous de travailler ensemble, avec l’État, la Fédération, la Ligue, les clubs et les autres acteurs, pour lui permettre de progresser et de retrouver une place plus importante sur la scène africaine.

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